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Le 15

e

jour du mois

mensuel de l’Université de Liège

253

avril 2016

www.ulg.ac.be/le15jour

24

migrationsenvironnementales

Le 15

e

jour du mois :

Le phénomène migratoire a toujours été. Y a-t-il un élé-

ment neuf au XXI

e

siècle ?

François Gemenne

:

La migration est en effet une réalité de longue date.

Cependant, aux multiples causes qui expliquent ces mouvements de masse, y

compris les dégradations de l’environnement, il faut ajouter à présent le chan-

gement climatique. À l’évidence, celui-ci ne concerne pas uniquement l’envi-

ronnement : il a des répercussions graves et violentes sur les humains. Parfois,

la catastrophe naturelle explique à elle seule les mouvements de population :

ouragans, inondations, etc. Mais beaucoup de motifs économiques, ou poli-

tiques, trouvent aussi leurs racines dans les dégradations de l’environnement :

une sécheresse entraînera de mauvaises récoltes, lesquelles provoqueront un

exode rural… À l’avenir, il sera de plus en plus difficile de séparer les motifs de

migration les uns des autres.

Le 15

e

jour

:

Face aux dangers climatiques, vous dites que la réponse des gouver-

nements est politique.

Fr.G. :

Les flux migratoires de demain dépendront largement des réponses

politiques qui sont formulées aujourd’hui. Par exemple, dans le scénario (quasi

certain) d’une hausse du niveau de la mer d’un mètre en 2100, le Vietnam

perdra 25 000 km

2

, soit 10% de sa superficie. Que faire ? Le gouvernement

a déjà choisi, à ce propos, de déplacer les populations du delta du Mékong :

des villages entiers sont transportés sur les collines. D’autres pays font de

même et déplacent parfois des minorités ethniques dans un environnement

totalement étranger : derrière les préoccupations environnementales, cher-

chez les visées politiques. Dans le nord de la Chine, en Mongolie intérieure, le

gouvernement déplace des populations nomades mongoles pour les intégrer

dans la population Han et tuer aussi dans l’œuf toute ambition autonomiste.

L’environnement peut être un alibi pour des enjeux politiques.

C’est d’ailleurs ce que l’

Atlas

met en exergue. En plus des cartes sur les effets

du changement climatique, la multi-causalité de la migration, l’urbanisation

croissante ou les stratégies d’adaptation individuelles, l’ouvrage envisage aussi

la gouvernance de ces questions et les réponses politiques. À l’ULg, une équipe

de huit chercheurs travaillent déjà sur la thématique.

Dina Ionesco, Daria Mokhnacheva, François Gemene,

Atlas des migrations

environnementales

, Presses de Sciences Po, Paris, mars 2016.

entre 4

yeux

En 2014, plus de 19 millions de personnes ont dû quitter

leurs terres du fait des catastrophes naturelles et nous savons

déjà que des populations entières seront touchées, demain,

par la montée du niveau des mers.

Face à cela, il est temps de réagir.

Rencontre avec François Gemenne, chercheur qualifié FNRS

à l’ULg et à Sciences Po Paris, à l’occasion de la sortie de

l’

Atlas des migrations environnementales

, et avec Caroline

Zickgraf, chargée de recherches au FNRS-Cedem à l’ULg.

Le 15

e

jour du mois :

Dans le phénomène migratoire, vous vous intéressez à

ceux qui restent

?

Caroline Zickgraf

: Effectivement. Mon projet financé par le FNRS s’intitule

“IMMOBILity and the Environment”. À côté des personnes qui quittent leur

région, il y a celles qui n’ont pas la possibilité de partir ou qui ne veulent pas

abandonner leur terre. Qui sont les gens qui restent ? Quels sont les impacts de

la migration sur eux ? Si on veut bien comprendre la mobilité liée à l’environ-

nement, il faut saisir aussi l’immobilité. Le projet qui continuera au Vietnam et

au Japon commence à Saint-Louis, au Sénégal, parce que la région de l’Afrique

de l’Ouest est l’une des plus mobiles au monde et que Saint-Louis est très affec-

té par les dégradations environnementales.

Le 15

e

jour:

Les pêcheurs sont au cœur du problème

?

C.Z. :

L’activité de la pêche, qui fait vivre des milliers de familles sénégalaises,

est affectée par le changement climatique. La hausse des températures de l’eau

et du niveau des mers, les modifications de la salinité des océans, etc., toutes

ces modifications notables ont une répercussion sur la biodiversité et l’abon-

dance des poissons. À Saint-Louis, la pêche artisanale est l’activité économique

la plus importante. Mais en raison de la raréfaction des poissons – due aussi à

la “surpêche” perpétrée par des bateaux étrangers – de plus en plus de jeunes

hommes sont contraints, pour exercer leur métier, de s’exiler en Mauritanie,

mieux pourvue en infrastructures multiples et pour la commercialisation des

produits. Ils quittent alors – pendant plusieurs mois parfois – leurs parents,

femmes et enfants, à qui ils envoient de quoi vivre. Ces transferts d’argent

permettent aux familles les plus aisées d’emménager dans des quartiers éloi-

gnés de la mer, dont plus sécurisés. Malgré les conditions de vie pénibles en

Mauritanie, les hommes acceptent ce sacrifice afin de mettre leur famille à

l’abri du besoin.

Le 15

e

jour :

À nouveau tous ne partent pas…

C.Z. :

Beaucoup sont très attachés à leur terre et n’envisagent pas de changer

leur mode de vie. Par ailleurs. Depuis la crise économique de 2008, les départs

vers les Canaries, porte de l’Europe via l’Espagne, ont diminué sensiblement.

Ce qui accentue la pression sur la mer et les migrations vers les destinations

internes et internationales en l’Afrique de l’Ouest…

Twitter : @CarlyZickgraf

Propos recueillis par Patricia Janssens