Octobre 2014 /237

Tension sur la ligne

Le Belgique doit repenser sa production d'électricité

Pour la première fois dans son histoire, la Belgique risque de manquer d’électricité. Cet hiver, alors que les chaudières devraient tourner à plein, la production d’électricité sera très probablement insuffisante. Car, chaque année pour faire face au froid, 14 000 MW sont nécessaires et, en l’état actuel de la production, ce volume ne sera pas atteint. Les autorités nous y préparent sur toutes les ondes : il y aura des délestages de charge. Cela ne sera pas un blackout total – dans ce cas, toute la Belgique serait privée de courant –, mais plutôt un blackout partiel et contrôlé pour éviter, justement, le blackout total.

ErnstDamienEn termes simples, cela signifie que nous allons connaître des coupures d’électricité parce que, pour gérer la pénurie, il va falloir rationaliser la demande et choisir arbitrairement les zones qui seront plongées dans le noir. Particuliers et entreprises sont concernés au même chef. « Au-delà des désagréments que cela générera immanquablement, explique Damien Ernst, chargé de cours à l’Institut Montefiore en faculté des Sciences appliquées, le délestage aura des impacts financiers non négligeables pour les entreprises : la privation de 1 MW équivaut, selon des calculs avérés, à une perte de 4000 euros. Une panne d’électricité a aussi une valeur économique. »

Combien de coupures ? Quand ? Pendant combien de temps ? Où ? Personne ne le sait encore. Et sans doute même pas Elia, le gestionnaire du réseau de transport d’électricité qui a pour rôle de gérer ces coupures.

Dérégulation mon amour

Comment en est-on arrivé là ? Pour Damien Ernst, cette situation résulte d’une gestion catastrophique du secteur électrique belge, et ce depuis plusieurs années. « Il n’y a plus de stratégie à long terme. Cela peut paraître incroyable, mais ni le gouvernement fédéral ni les gouvernements régionaux ne semblent s’être rendus compte que les marchés de l’électricité ne fournissent pas un signal de prix permettant d’assurer notre approvisionnement en électricité à long terme. C’est catastrophique vu l’importance de l’électricité dans notre société ! »

Avant l’année 2000, pour faire bref, le secteur de l’électricité était aux mains du secteur public. En Belgique, Electrabel était le grand maître dans la production, le transport et la distribution d’électricité avec certes l’objectif d’être rentable mais plus encore, celui de satisfaire la population belge et de fournir aux entreprises l’énergie indispensable à leurs activités.

TihangeMais la Commission européenne a décidé d’introduire une concurrence entre producteurs. « Cela a généré un véritable marché européen de l’électricité dans la plus grande tradition libérale », estime Damien Ernst. Le quasi-monopole d’Electrabel a alors volé en éclats et des politiques favorables aux énergies renouvelables – éoliennes, panneaux solaires et photovoltaïques en tête – ont été mises en place. Avec succès, mais sans contrôle de l’ensemble. « Cette nouvelle production a fait tellement baisser le prix de l’électricité sur le marché de gros que les MWh des centrales au gaz sont devenus prohibitifs », explique le chercheur. Ces centrales ont alors été progressivement délaissées par Electrabel et EDF Luminus, deux entreprises privées.

En 2002, la Belgique vendait son électricité aux pays limitrophes, aujourd’hui elle compte nerveusement ses MW. « L’essentiel a été perdu au niveau nucléaire, poursuit imperturbablement Damien Ernst. Il y a d’abord eu les problèmes de microfissures à Doel 3 et Tihange 2 qui ont réduit nos capacités de l’équivalent de 2000 MW. Enfin, le “sabotage” de Doel 4 – qui est vraiment une mauvaise surprise – nous coûte encore 1000 MW supplémentaires. Au total, nous avons perdu 3000 MW… et rien, absolument rien, n’est prévu pour compenser cette perte puisque les projets de développements de nouvelles centrales au gaz ont été, volontairement, abandonnés. En outre, même si Doel 4 était réparé rapidement, il ne faut pas oublier que, dans un an, on se retrouvera dans la même situation qu’aujourd’hui car la fermeture de Doel 1 et Doel 2 a été programmée, ce qui amputera notre production de 900 MW environ. »

Que faire à présent ?

« De façon urgente, il faut impérativement s’assurer qu’Elia soit à la hauteur du rôle qui lui a été confié, ce qui ne semble pas être le cas avec ses cafouillages au niveau du plan de délestement et des faiblesses dévoilées de son étude d’estimation du danger de blackout, martèle Damien Ernst. Dans un délai raisonnable, il faut faire en sorte de redémarrer un maximum de capacités de production mises à l’arrêt et consentir à des investissements sérieux dans ce secteur qui est essentiel pour notre croissance. On devrait aussi amplifier la mise en place des Smart Meters qui peuvent mesurer, tous les quarts d’heure, la consommation électrique. C’est la “brique” de base essentielle pour pouvoir établir des schémas permettant de diminuer la demande lorsque l’on doit faire face à une carence d’approvisionnement. Mais ce qu’il faudrait aussi surtout ne pas tarder à faire, c’est établir une véritable stratégie énergétique au niveau européen. »

Indispensable transition énergétique

La perspective du blackout nous oblige, une fois de plus, à regarder la réalité en face : notre société, très gourmande en énergie, est devenue un véritable colosse aux pieds d’argile. Aujourd’hui encore, environ 80% de notre énergie provient de ressources non-renouvelables (essentiellement pétrole, gaz, charbon et uranium) dont l’extraction finira tôt ou tard par décliner. La transition énergétique consiste précisément à refonder notre société sur l’utilisation de ressources renouvelables (soleil, vent, hydroélectricité). Autant s’y préparer rapidement et sérieusement.

FonteneauRaphael« Opérer une transition de telle envergure est un véritable projet de société, expose Raphaël Fonteneau, chargé de recherches FRS-FNRS dans l’équipe de Damien Ernst. Ce changement radical devrait être directement opéré à l’échelle européenne. L’idée est de capter l’énergie prioritairement là où elle est la plus abondante afin de la mutualiser à l’échelle du contient. Par exemple, capter l’énergie solaire dans le sud de  l’Europe, le vent dans le nord et sur les côtes et l’hydroélectricité dans les zones montagneuses. Mais la transition énergétique implique de relever d’autres défis, notamment de rénover le parc immobilier, de réorganiser les réseaux de transport et les centres urbains, de repenser l’agricultureet la filière bois… »

Et Raphaël Fonteneau de plaider pour la mise en place rapide, dans l’Union européenne, d’une structure publique capable d’élaborer une stratégie énergétique sur le long terme et de financer une telle transition. « Non seulement c’est la seule façon de garantir notre prospérité économique à long terme, mais aussi, soyons-en conscients, de maintenir la paix sur le continent. Cela offrirait un véritable projet de cohésion européenne », poursuit le chercheur qui rappelle que la Communauté européenne du charbon et de l’acier (Ceca) a été pionnière dans la constitution de l’Union, preuve que le partage de l’énergie était déjà au coeur du traité de Rome.

En attendant, Damien Ernst et son équipe ont l’ambition de doter l’ULg d’un centre d’excellence en matière de transition énergétique. « Cela s’inscrirait parfaitement dans l’histoire de Liège dont l’essor est lié aux mines de charbon, reprend Raphaël Fonteneau. Au sein de notre laboratoire, nous réfléchissons à des solutions techniques, nous étudions l’amélioration des systèmes, mais nous aurons besoin d’un cadre juridique et législatif, par exemple. » L’appel est lancé à tous ceux qui auraient une pierre à apporter au jeune édifice.

Voir le blog http://raphaelfonteneau.blogspot.be/

Page rédigée par Patricia Janssens -
Photos J.-L. Wertz
Sur le même sujet :
Imprimer | printer PDF | printer Envoi par Courriel |
|
Egalement dans le n°265
Nicolas Javaux, master en langues et littératures romanes et françaises
Nouveau master en Sciences appliquées
Un procédé chimique révolutionnaire
Un manque de respect pour les malades mentaux
La 3D au service de l’histoire