Avril 2015 /243

Calculons… librement

Carte blanche à Christophe Geuzaine

Les mondes académique et industriel partagent un besoin grandissant de logiciels de calcul scientifique, dans des domaines aussi variés que l’ingénierie électromécanique et aéronautique, la chimie ou la biomédecine. Ces logiciels et les simulations qu’ils rendent possibles sont devenus indispensables à la conception de la plupart des produits et procédés innovants sur lesquels se base notre mode de vie moderne. Si le coût des licences de tels logiciels commerciaux est justifié pour les grandes entreprises qui en font un usage intensif, notre expérience des 15 dernières années montre qu’une utilisation plus occasionnelle peut difficilement en justifier le coût. Cet état de fait conduit nombre de petites et moyennes entreprises à ne pas recourir à ces outils, bridant significativement leur potentiel d’innovation. Et il a pour conséquence que bon nombre d’universités et d’écoles supérieures doivent se passer du formidable apport pédagogique que les moyens de simulation numérique modernes peuvent offrir à leur enseignement.
Les logiciels libres, dont le code source est librement disponible et qui sont développés de manière collaborative sur internet, constituent une solution à ce problème. Pour le calcul scientifique, des logiciels libres de qualité professionnelle existent dans une variété de disciplines de l’ingénieur depuis le début des années 2000 : OpenFOAM pour la mécanique des fluides, Code Aster pour le calcul de structures, GetDP pour l’électromagnétisme, etc. Ces logiciels libres de haut niveau sont compétitifs par rapport aux solutions commerciales, tant du point devue de leurs capacités que de leurs performances ; ils sont par ailleurs souvent techniquement plus avancés, plus ouverts et plus flexibles. Leur utilisation par les PME et les universités est en croissance constante, mais celle-ci est freinée par une courbe d’apprentissage souvent (beaucoup) plus raide que celle de leurs concurrents commerciaux.En effet, la plupart de ces logiciels libres pèchent par l’absence d’une interface conviviale ainsi que par un manque de documentationet d’exemples adaptés.
Cet état de fait nous motive depuis plus de 15 ans à distribuer lesrésultats de nos recherches sous forme de logiciels libres et à mettre sur pied la plateforme “ONELAB” pour l’interfaçage simple des logiciels libres de calcul scientifique pour l’ingénierie. Cette “carte blanche” est d’ailleurs l’occasion de donner un coup de projecteur sur cette approche et d’encourager les chercheurs universitaires à l’envisager dans leurs domaines d’activités respectifs. Outre la motivation socio-économique évoquée ci-dessus, de multiples arguments plaidenten effet en faveur d’une approche “libre” du logiciel scientifique. Tout d’abord, en tant qu’enseignants-chercheurs, nous sommes financés par des fonds publics et il est donc naturel de rendre au public les résultats de nos travaux. La distribution sous forme de logiciel libre est en parfaite adéquation avec cette vision, qui n’interdit pas par ailleurs la valorisation commerciale des résultats via des formations et du support, ou grâce à une stratégie de double licence (libre et propriétaire) à destination des intégrateurs désirant revendre les logiciels développés. Les marges sont plus faibles que dans une stratégie classique de valorisation, mais la distribution sous forme libre va de pair avec une plus grande visibilité et un marché potentiellement plus étendu.GeuzaineChristophe
Ensuite, la distribution sous forme libre des logiciels de recherche permet à la communauté scientifique dans son ensemble d’accéder au coeur des méthodes et des techniques mises au point et de vérifier les résultats scientifiques obtenus grâce à elles. Sans cette distribution, la complexité des développements informatiques rend la vérification des résultats publiés souvent impossible en pratique (les données publiées ne suffisant pas à reconstruire de toutes pièces un code de calcul complet et les moyens requis pour une telle réimplantation étant souvent titanesques). Dans l’optique d’une recherche scientifique responsable et reproductible, la publication du code source des logiciels scientifiques est dès lors fondamentale.
Enfin, et de manière plus pragmatique, la création d’une communauté autour d’un logiciel libre permet d’accroître la visibilité des auteurs et de leurs institutions; elle ouvre, en outre la porte à de multiples collaborations extérieures autour de l’outil. Cette communauté constitue également une formidable plateforme décentralisée de tests, permettant d’améliorer sensiblement la qualité et la fiabilité du code. Dans notre cas particulier, la distribution libre des logiciels de calcul par éléments finis GetDP et Gmsh et de l’interface ONELAB a donné lieu à l’émergenced’une communauté de plusieurs milliers d’utilisateurs à travers le monde, ainsi qu’à un nombre considérable de citations de nos travaux scientifiques.

Pr Christophe Geuzaine
Institut Montefiore, faculté des Sciences appliquées

Information sur le site http://onelab.info
Une version simplifiée de l’interface ONELAB est également disponible sur iPhone, iPad et Android : cherchez “onelab” sur iTunes ou sur Google Play et commencez à calculer... librement !

JodogneSebastienSébastien Jodogne récompensé

Sébastien Jodogne, docteur en sciences informatiques au CHU,  concepteur du logiciel Orthanc, vient de remporter au MIT de Boston le prix du logiciel 2014, décerné annuellement par la Free Software Foundation. Il s’agit de la plus haute distinction internationale dans ce domaine.

Voir l’article du 15e jour n°230, janvier 2014.

 

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