December 2016 /259

Politiques de l’emploi

Les politiques européennes privilégient l’adaptation du travailleur

On en a beaucoup parlé et peut-être l’avez-vous vu. Le film à petits moyens mais à grand succès populaire Merci Patron ! de François Ruffin a été choisi par le Réseau Salariat Belgique pour débattre des nouvelles formes de mobilisation des producteurs, en présence notamment des Prs Jean-François Orianne et Marc Jacquemain de la faculté des Sciences sociales. Cette problématique permet de rebondir plus largement sur les politiques de l’emploi actuelles.

Ce qui distingue le film de François Ruffin, c’est la méthode choisie par le réalisateur pour sauver tel un Robin des Bois un couple aux abois, Monsieur et Madame Klur, tous deux au chômage et criblés de dettes au point de risquer de perdre leur maison. Pour ce faire, Ruffin va lui-même se mettre en scène et décider d’aller plaider leur cause en pleine assemblée générale des actionnaires de LVMH, et auprès du célèbre PDG de la multinationale et ancien employeur du couple, Bernard Arnault lui-même. Devant l’échec de cette opération, il va ensuite convaincre les Klur de fomenter un chantage : un nouvel emploi pour eux contre leur silence auprès des médias. Tout ceci sur un ton qui se veut humoristique.

Inflation ou chômage ?

Emploi-01« Le film contribue, peut-être involontairement, à une forme de traitement individualisé des inégalités sociales. On se paye un patron de manière individuelle et sur mesure. C’est le vide complet en termes de construction d’un rapport collectif au travail », analyse Jean-François Orianne. Or, justement, cette gestion personnalisée du travailleur et du chercheur d’emploi fait écho aux politiques européennes en la matière et, par conséquent, à celles introduites au niveau national ou régional. Il n’est aujourd’hui plus question de lutte contre le chômage. On parle désormais du taux d’emploi qui mesure l’utilisation des ressources de main-d’œuvre disponibles. « Si on prend la définition du Bureau international du travail (BIT), on peut imaginer qu’une personne qui aurait travaillé une heure dans la semaine de référence va être comptabilisée dans l’emploi. On peut développer toute une série de mesures d’activation, des stages, des mises en situation professionnelles, des contrats très courts qui permettent de mettre statistiquement ces personnes dans l’emploi mais sans pour autant modifier leur situation de chômeur, ce qu’elles sont le reste du temps », explique le Pr Orianne. À l’horizon 2020, la stratégie européenne pour l’emploi fixe comme objectif un taux d’emploi de 75%. Attention aux interprétations hâtives, met en garde Laura Beuker, spécialisée en sociologie de l’emploi et qui a défendu sa thèse sous la direction du Pr Orianne sur le thème de “L’activation des politiques d’emploi à l’agitation des chômeurs” : « Le taux d’emploi est un concept qui peut être lu à travers plusieurs prismes : à travers celui du plein emploi ou à travers celui de mécanismes de régulation, comme la lutte contre l’inflation. »

Pour rappel, la lutte contre l’inflation constitue le principal objectif de la Banque centrale européenne (BCE) et, sur le plan économique, cela signifie que la lutte contre le chômage est devenue nulle et non avenue. En effet, il a été démontré depuis 1958 grâce à la courbe de Phillips ­– du nom de l’économiste néo-zélandais Alban Phillips – qu’il existe une relation négative entre taux de chômage et inflation. Autrement dit, le chômage est le prix à payer pour une inflation réduite et pour la modération salariale. Un point sur lequel Jean-François Orianne insiste : « Le chômage apparaît comme une solution acceptable pour lutter contre l’inflation. Les États ne peuvent plus jouer sur leurs taux de change. En revanche, avoir de bons chômeurs formés, activés qui concurrencent les salariés en place est une manière d’assurer la modération salariale. »

Vers une logique individuelle

Dans ce contexte, le mot-clé des politiques de l’emploi est devenu “l’employabilité”. Cela, dans la logique des lignes directrices pour les politiques de l’emploi au sein de l’Union européenne qui prévoient notamment la promotion d’une main-d’œuvre qualifiée, formée et capable de s’adapter. L’action publique est alors légitime lorsqu’elle s’attache à réduire les troubles de l’employabilité. Pour ce faire, des conseillers formés sont là pour diagnostiquer ce qui fait défaut au chercheur d’emploi, pour travailler la motivation, le comportement. « Nous sommes passés d’une responsabilité collective de plein emploi, qui était le fondement de la convention keynésienne à une responsabilisation individuelle de la pleine-employabilité », pointe Jean-François Orianne. Un constat partagé par Laura Beuker : « Si le chômeur ne trouve pas d’emploi, alors il pourrait s’en créer un lui-même. »

BeukerLauraCette impuissance du politique se traduit en particulier par la succession de réformes intervenues en Belgique, mais aussi ailleurs en Europe. Ce processus est marqué par le fait, ainsi que le démontre Laura Beuker dans sa thèse, que ce sont des politiques qui ne se réfèrent plus qu’à elles-mêmes puisqu’on est chaque fois « dans la réforme de la réforme ». On ne se réfère pas au marché du travail ou au monde des entreprises, mais plutôt à des politiques passées qu’on renouvelle plus ou moins. Le danger est celui d’« une clôture opérationnelle du système politique qui, finalement, ne fait plus que se décrire et s’auto-observer et qui fonctionne de manière autoréférentielle. » Au final, ces politiques d’activation deviennent des politiques d’agitation avec de fortes implications sur le terrain. Une réalité observée en Belgique francophone par Laura Beuker quand elle préparait sa thèse et alors que la compétence “emploi” n’avait pas encore été régionalisée. Avant cette réforme, le conseiller emploi apparaissait comme un accompagnateur, un soutien dans la recherche d’emploi. Le contrôle du comportement de recherche d’emploi, lui, était effectué par les facilitateurs de l’Onem au niveau fédéral. Avec la régionalisation, une même institution, en l’occurrence le Forem, se retrouve avec les deux casquettes. « Pour beaucoup de conseillers, cela a remis en question leur relation privilégiée avec le demandeur et, pour le demandeur d’emploi, les choses semblent encore plus compliquées qu’avant », note Laura Beuker.

L’avenir est-il dans la flexicurité ?

VinLiege

Il serait cependant faux de déduire de toutes ces réformes une absence de vision. En effet, l’influence de la soft law, c’est-à-dire des Grandes orientations de politiques économiques (Gope) européennes, est forte et suit bien une stratégie à long terme. Celle-ci vise pour demain un marché de l’emploi tout à fait différent, à l’image du concept de “flexicurité”. Ce néologisme associe, flexibilité et sécurité. Difficilement compatible ? Pas vraiment, car notre vision de ce qu’impliquent ces deux termes évolue. « Il s’agit moins maintenant de la sécurité de l’emploi que de la sécurité du fait d’avoir un emploi. La sécurité est de plus en plus vue comme un ensemble de ressources dont on va doter les personnes dans un contexte concurrentiel incertain », reprend le Pr Orianne. Finalement, aujourd’hui, la sécurité est conçue comme ce qu’hier on aurait appelé de la flexibilité à travers le fait de se former et d’avoir la faculté de rebondir. Beaucoup d’initiatives privées permettent d’aller dans ce sens aujourd’hui. « Que ce soit des groupements d’employeurs, des sociétés coopératives, des structures comme Smart, ces acteurs sécurisent et régulent », observe Laura Beuker. Qui prédit que « nous allons vers une multiplication des contrats et des statuts, ce qui va de pair avec les questions de protection sociale ou même de représentation syndicale. » Ce dernier point fait évidemment écho à l’“ubérisation” de nos sociétés, laquelle ouvre des perspectives gigantesques mais rentre également en conflit pour le moment avec nos systèmes de protection sociale. Il faudra en tout cas que cette flexicurité soit jugée satisfaisante par les populations, car nos sociétés restent encore façonnées par le moule de l’emploi durable qui, lui, permet de se projeter dans l’avenir.

Projection du film Merci patron!, de François Ruffin

Suivi d’un débat sur “Les nouvelles formes de mobilisation des producteurs”. Avec la participation de Danielle Linhart (CNRS-Paris), Jean-François Orianne (ULg), Pierre Eyben (À Contre Courant), Jean-Paul Lacomble (Claeys & Engels).
Animation : Marc Jacquemain (ULg).

Le lundi 19 décembre à 18h30, salle du TURLg, quai Roosevelt 1b, 4000 Liège.

Entrée gratuite mais inscription via le courriel alexia.mainjot@ulg.ac.be

* informations sur www.msh.ulg.ac.be

Ariane Luppens
Photos : J.-L. Wertz; Illustration : Justine Piot - 2e Master Pub-ACA-Sup Liège
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