December 2016 /259

À propos du populisme

L'opinion de Henri Deleersnijder

C’est peu dire que la récente élection de Donald Trump a provoqué un électrochoc dans l’opinion, européenne en particulier, secousse politique d’autant plus importante qu’elle n’avait pas été annoncée – le moins qu’on puisse dire – par la presse et les instituts de sondage. La preuve venait donc d’être faite qu’on pouvait accéder à la plus haute magistrature d’un pays, les États-Unis en l’occurrence, après avoir insufflé dans la campagne électorale force propos racistes, misogynes, homophobes, etc., propulsés qui plus est avec une virulence et une vulgarité verbales inconnues jusque-là. Cette innovation, toute relative au demeurant au regard de l’histoire, a fait l’objet d’un tsunami de commentaires au sein desquels a été suremployé le terme “populisme”.

Voilà un vocable fourre-tout qui fait florès depuis bon nombre d’années maintenant dans les médias. Objet équivoque par excellence, tiré à hue et à dia au gré des positionnements des partis et de leurs militants, souvent utilisé comme arme de combat pour disqualifier un adversaire, il n’est le plus souvent que l’auberge espagnole d’un vocabulaire idéologique en mal de précision : Bourdieu, en cette matière, parlait de l’“indiscuté de la discussion”. Il convient de rappeler, en effet, que le mot “populisme” a désigné à la fin des années 1920 un courant littéraire soucieux de mettre le roman au service de la description des conditions de vie des couches populaires. Dans le dernier quart du XIXe siècle, en Russie, il s’appliquait à un mouvement dont les membres – les narodniki (les “populistes”) – voulaient éduquer au plus vite la paysannerie pour l’amener à la révolution contre le tsarisme. Plus légaliste fut aux États-Unis, dans la dernière décennie du même siècle, l’éphémère People’s Party.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Indépendamment de la polysémie du concept et de ses usages polémiques actuels, on peut avant tout percevoir dans le populisme – autrefois appelé “poujadisme” – l’exaltation du peuple et l’appel direct à ce peuple, vu comme une entité monolithique, ce qui s’accompagne d’une rhétorique faisant la part belle aux émotions et à la démagogie. On y découvre aussi, au plus haut point, de l’antiélitisme : les élites ou les soit-disant privilégiés de l’establishment y sont suspectés de trahison à l’égard du peuple censé être sans tache. On y reconnaît en outre le culte du chef, charismatique comme il se doit, dominant un parti dès lors hyperpersonnalisé. On y décèle enfin une diabolisation récurrente des médiations, les débats des Parlements étant volontiers considérés comme une perte de temps dans la gestion de l’État.

À la lumière de ces ingrédients, on pourrait définir le populisme non comme une idéologie bien circonscrite, mais comme une attitude et un discours spécifiques, lesquels peuvent facilement dériver vers un extrémisme autoritaire dès qu’ils s’installent et se développent dans la demeure démocratique en proie à la crainte du futur. Une demeure démocratique en manque d’espoir ou d’alternative, comme c’est le cas dans la nôtre où les programmes des partis sont devenus tellement interchangeables, ce qui ouvre une béance pour l’expression d’un refus, celui de notre système ou de notre régime politique.DeleersnijderHenri

Vision apocalyptique ? Voire... Et si en ce moment, depuis la chute du mur de Berlin, l’effondrement du communisme et le triomphe d’un ultralibéralisme sans états d’âme, c’était plutôt le populisme qui, comme une onde de choc, était en train de gagner le Vieux Continent, boosté par la victoire du milliardaire américain et par les velléités nationalistes en cours, facteur des pires dérives. Puisse un sursaut démocratique nous en préserver !

Henri Deleersnijder
(alumni, licence en arts et sciences de la communication, 1994)


Henri Deleersnijder, Démocraties en péril. L’Europe face aux dérives du national-populisme, La Renaissance du Livre, Waterloo, 2014.

Photo : Stéphane Deleersnijder
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