December 2016 /259

Troisième économie

Quand l’économie sociale rencontre le territoire

Objet d’étude pour l’économiste et le sociologue, l’économie sociale, cette “troisième économie”, intéresse également le géographe qui en cartographie le territoire et participe aux réflexions menées sur le thème de l’“intelligence territoriale”.
En novembre dernier avait lieu à Liège et Charleroi la 15e conférence annuelle internationale du Réseau international d’intelligence territoriale, à laquelle l’ULg a été partie prenante. L’occasion de rencontrer Guénaël Devillet, directeur du Service d’études en géographie économique fondamentale et appliquée (Segefa).

Le 15e jour du mois : Vous vous revendiquez de “l’économie sociale dans les territoires”. Qu’est-ce à dire ?

DevilletGuenaelGuénaël Devillet : On connaît l’économie sociale – solidaire en France – fondée sur les principes de finalité de services aux membres, d’autonomie de gestion, de primauté des personnes et du travail dans la répartition des revenus et de processus de décision démocratique. Elle incarne l’émergence de nouvelles pratiques dans le monde du travail : des citoyens ou des institutions s’organisent, en coopérative par exemple, pour mettre en œuvre un projet innovant palliant une carence (ou pas) du privé ou du public. Ces projets, qui émergent d’abord dans des niches, parviennent quelquefois à bousculer le régime en place : pensons notamment aux étals de produits locaux désormais présents dans les hypermarchés. Les géographes, quant à eux, travaillent à ce qu’il est convenu d’appeler “l’intelligence territoriale” : au sein d’un territoire donné, défini non pas comme un espace géographique mais comme un espace de projets menés par des acteurs de terrain, ils mobilisent, dans une approche interdisciplinaire, leur intelligence collective, leur capacité à partager l’information, dans le but d’engendrer un développement durable de leur territoire. Il s’agit, autrement dit, de rapprocher des acteurs qui n’avaient pas eu jusqu’alors le réflexe de se concerter – un élu avec un technicien, un industriel avec un agent d’insertion sociale, etc. –, dans le but de trouver une réponse appropriée à une problématique donnée. Les actions ainsi identifiées sont in fine mises en œuvre par ces mêmes acteurs qui les ont fait émerger. On voit donc les parallèles entre économie sociale et intelligence territoriale : des gens se mettent à réfléchir ensemble, dans une approche plus horizontale que verticale, dans le but de répondre eux-mêmes à un besoin et de mettre en œuvre des actions concrètes.

Le 15e jour : En somme, l’économie sociale intéresse le géographe ?

G.D. : Tout à fait. L’économie sociale ne peut se penser sans lien avec le territoire. Prenez le cas d’une coopérative dont l’objectif est de favoriser la vente de produits dits locaux. Qu’entend-on par local ? S’agit-il d’un rayon de 5 km autour du point de vente ? De 20 km autour du lieu de production ? Autre question : alors que la diffusion spatiale des innovations débute dans les milieux urbains et se propage aux milieux périphériques, ce phénomène s’applique-t-il également à l’économie sociale ? Pourquoi note-t-on des différences ? En région carolorégienne, les actions d’économie sociale émanent surtout du domaine public tandis qu’en région liégeoise, ces initiatives sont principalement privées ou citoyennes. Voici quelques questions intéressantes pour le chercheur et qui réclament une approche multidisciplinaire dans laquelle le géographe a un rôle à jouer.

Bien entendu, le géographe est également partie prenante en matière d’intelligence territoriale : lorsque des acteurs se demandent de quelles ressources ils disposent, le travail du géographe consiste à “spatialiser” ces ressources et besoins, et à réaliser un volet d’acquisition de données sur un territoire défini. Celles-ci sont souvent très précises parce que collectées au niveau infra-communal, à l’échelle du citoyen et de l’association locale. Le géographe les resituera néanmoins dans un contexte spatial plus large, comme une ville ou un arrondissement. Croisées à d’autres flux de data et analysées en partenariat avec les acteurs de terrain, les informations permettront de déterminer des actions qui répondent véritablement aux besoins de la population.

Le 15e jour : On parle aussi de résilience du territoire. De quoi s’agit-il ?

G.D. : Il s’agit de la capacité d’un territoire à retrouver une situation viable au lendemain d’un choc économique ou écologique et donc aussi social. La résilience territoriale est plus forte dans les territoires marqués par une importante multi-sectorialité et par une culture de partage de l’information entre acteurs que dans les zones fortement industrialisées où un ou deux secteurs d’activités sont sur-représentés et emploient un grand nombre d’individus. L’exemple du bassin sidérurgique liégeois vient évidemment à l’esprit. Mais faire preuve d’intelligence territoriale ne va pas toujours de soi au lendemain d’un sinistre économique ou écologique : l’agglomération de Liège, par exemple, connaît maintenant seulement une phase post-traumatique favorable à l’émergence d’innovations, d’initiatives d’économie sociale.

L’organisation spontanée de citoyens pour pallier une carence relève-t-elle de l’innovation ? La question est pertinente car les coopératives ouvrières existent depuis le XIXe siècle… Ce sont plutôt les manières de ré-appréhender les choses qui sont un peu nouvelles : les notions de responsabilité collective, d’égalité, sont plus prégnantes qu’auparavant.

Propos recueillis par Patrick Camal
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