December 2016 /259

Robinson

Laurent Demoulin publie chez Gallimard

Laurent Demoulin, chef de travaux au département de langues et littératures romanes, publie, chez Gallimard, Robinson, une œuvre poignante, drôle et dure à la fois sur la relation d’un père avec son fils autiste (ou le contraire ?).

“QUI REJOINT SON ÎLE AU MILIEU DE LA MER ?”

Demoulin-Robinson-CoverRobinson est un enfant de 10 ans, autiste ou plutôt “oui-autiste” selon l’expression de l’auteur. “Oui-autiste” car il est le point de référence, l’ancrage autour duquel le monde tourne, l’affirmation qui chaque jour voit se déplier la vie des “non-autistes” sans ciller. Robinson est cette île sans amarrage possible, qui ne lira jamais ces lignes, qui ne verra jamais la tentative de son père de compenser l’absence de langage oral par l’écriture. « Un écrivain a-t-il le droit d’écrire sur ses enfants ? Je ne me l’autorise ici que parce que mon fils, qui n’est pas entré dans le langage, ne lira jamais mon texte », admet Laurent Demoulin.

Les mots, puisque Robinson n’en a pas, l’écriture puisque Robinson ne se projette pas et la transmission puisque Robinson ne vit que dans un présent éternel, c’est ce que nous donne Laurent Demoulin dans un livre qui n’est ni essai ni témoignage, mais littérature. Pas un essai puisque l’on ne part pas du général pour arriver au cas particulier : Robinson est un “oui-autiste” à part entière, différent des autres en premier lieu, mais également des autres autistes puisque chacun représente une façon d’être au monde individuelle ; une spécificité. Les “robinsonnades” de Robinson n’appartiennent qu’à lui seul.

Pas non plus un témoignage puisque le livre ne se veut pas informatif. Nous sommes bien dans de la littérature, de la bouleversante littérature qui voit chaque “chapitre” du livre s’ouvrir sur une nouvelle expérience, une nouvelle bataille contre la vie – et ses aléas incompréhensibles pour un “oui-autiste” tout entier dans l’instant présent – mais également pour et avec la vie car Robinson n’est pas cloîtré dans une bulle, coupée du monde : il est sur une île, ce qui augure, peut-être, l’espoir d’un contact, d’une expérience commune.

Laurent Demoulin est romaniste, diplômé de l’université de Liège où il enseigne en tant que spécialiste du XXe et XXIe siècles en littérature française et belge francophone. Il est également conservateur du fonds Simenon. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, il n’est pas si courant de passer de l’autre côté du miroir, de l’analyse à l’écriture, mais selon lui, une fois l’obstacle franchi, cela constitue sans doute un avantage : pourquoi le fait de lire beaucoup ne serait-il pas propice à l’écriture ? Son envie d’écrire sur son expérience de père ne date pas d’hier, mais il lui fallait un cadre et un nom. Au détour de lectures, le prénom “Robinson” sonna comme une évidence et le cadre de la vie quotidienne fut également trouvé. Le premier jet fut achevé en quelques mois, mais il lui fallut trois ans pour retravailler le manuscrit car il est en effet difficile de mettre en forme une expérience cyclique, sans chronologie claire et si difficilement compréhensible pour les “non-autistes”. “L’ennui, c’est que la maladie dont souffre le oui-autiste (ou dont souffre son entourage) n’est rien d’autre qu’une absence totale de progression.”

“COMME SI, EN COMPAGNIE DE ROBINSON, JE SORTAIS UN ŒIL HORS DE MES PENSÉES”

DemoulinLaurentIl fallut donc presque une dizaine d’années pour voir enfin cette œuvre prendre forme avec, pour fil conducteur, la temporalité du père. “Quand je suis avec Robinson, je suis tout à fait un adulte (...) comme si mon enfant “oui-autiste” ne laissait plus de place à l’enfance en moi”, lit-on dans Robinson. Un adulte qui petit à petit renonce à essayer d’expliquer ce que l’on ne peut que constater, renonce à l’espoir d’une certaine normalité pour son fils car les enfants autistes sont “juste là”. Ce renoncement n’est pas une défaite puisqu’il est porté par l’amour : c’est parce que Robinson est son fils et qu’il l’aime que le narrateur lui découvre des qualités et non l’inverse.

Et c’est cet amour retranscrit, cet amour quotidien d’un père pour son fils singulier, en particulier, qui pousse chaque lecteur à s’identifier à une relation, une connaissance, une expérience vécue. Le pari est gagné : du particulier nous tendons vers le général et sommes heureux de nous rappeler que la normalité n’est pas le summum de ce que l’on peut atteindre et que certaines interrogations méritent de rester sans réponse.

Laurent Demoulin, Robinson, Gallimard, Paris, octobre 2016

Aliénor Petit
Photo : Francesca Mantovani - Editions Gallimard
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