March 2017 /262

Les vertus de la réalité virtuelle

Les territoires du virtuel se multiplient à l’Université

Si vous jouez aux jeux vidéo, ou si vous vous intéressez à la technologie d’une manière générale, alors la réalité virtuelle vous est certainement familière. Cependant, au-delà de l’industrie du jeu et du divertissement, elle a désormais des applications médicales et thérapeutiques qui connaîtront encore des développements majeurs dans les prochaines décennies. Raison pour laquelle la Clinique psychologique et logopédique universitaire (CPLU), HEC Liège et la faculté de Médecine, intègrent peu à peu la réalité virtuelle à ses programmes de formation, d’enseignement et de recherche.

RV-1Pour l’heure, au sein de la clinique, la réalité virtuelle s’est surtout illustrée dans le domaine thérapeutique puisque les psychologues l’utilisent dans la prise en charge des troubles anxieux (phobies, trouble d’anxiété généralisée) et dans la gestion de la douleur. La Pr Anne-Marie Étienne, chef de service de l’unité de psychologie de la santé de la CPLU, explique : « La réalité virtuelle permet à l’utilisateur de naviguer et d’interagir en temps réel avec un environnement en trois dimensions généré par ordinateur. Il peut également faire appel à ses sens – le regard, l’ouïe, le toucher, l’odorat –, tout cela est préservé. » Un autre élément important est que le sujet navigue librement. « On ne lui impose pas de scénario et il peut arrêter quand il veut », poursuit le Pr étienne. Au niveau pratique, il faut prévoir un casque, un ordinateur, une salle qui puisse contenir le matériel et permettre à la personne de se déplacer dans un endroit sécurisé sans obstacle. Enfin, last but not least, il faut ajouter à cette liste somme toute assez courte les “environnements” du Pr Stéphane Bouchard (ndlr : titulaire de la chaire de recherche du Canada en cyberpsychologie clinique et spécialiste de la réalité virtuelle) portant sur les troubles anxieux, au nombre de 12. Ceux-ci représentent les peurs (de l’araignée, du serpent, du chat), les phobies sociales (peur d’entrer en interaction), le stress post-traumatique, le trouble de l’anxiété généralisée (environnement incertain, inquiétude), les troubles obsessionnels compulsifs (peur de la contamination, de toucher des choses sales, de se promener dans des endroits lugubres). « Tous ces environnements sont déclinés de différentes façons et nous avons acheté les 12 environnements », annonce le Pr Étienne.

OUTIL DE SOINS

RV-2Mais l’objectif de l’opération ne réside bien sûr pas dans le fait de posséder un bel outil. Il faut qu’il apporte une utilité, une valeur ajoutée par rapport aux procédés classiques. Dans le cadre de la prise en charge des troubles anxieux, la réalité virtuelle comporte deux avantages principaux. Le premier et le plus évident est le gain de temps, que ce soit pour le thérapeute ou pour le patient. Prenons l’exemple de la phobie des araignées. « Si vous faites une thérapie comportementale classique, au bout de dix séances vous êtes capable de cohabiter avec une araignée qui est à trois mètres. Si vous faites plutôt de la réalité virtuelle et que cela vous convient, vous pourrez cohabiter avec l’araignée au bout de cinq, voire de quatre séances. » En deuxième lieu, la réalité virtuelle offre la possibilité d’apprivoiser la peur de manière progressive : si vous ne voulez plus voir l’araignée, il suffit de reculer d’un pas ou deux. Dans une séance classique, elle sera toujours là, dans son bocal. La réalité virtuelle apporte donc une sécurité, absente de l’environnement écologique, et qui va de pair avec une immersion de bien meilleure qualité que lors d’un face-à-face habituel avec le thérapeute. Dans ce cas, il est demandé au patient d’imaginer son immersion. Or, « vous ne connaissez pas les capacités d’imagination du patient d’une part, et, d’autre part, celui-ci utilise beaucoup d’énergie pour rester dans la situation imaginée. Cette énergie n’est alors plus disponible pour autre chose, le dialogue par exemple ». À l’inverse, grâce à la réalité virtuelle, le thérapeute va pouvoir s’immerger également et s’atteler à restructurer la pensée de son patient, à ménager ses émotions et à l’aider à composer avec ses sensations corporelles.

Il n’est donc pas étonnant que les environnements du Pr Bouchard en particulier et la réalité virtuelle en général intéressent au-delà de la psychologie clinique. Les perspectives dans le domaine de l’enseignement et de la recherche sont ainsi très prometteuses. En logopédie en particulier, une recherche unique est actuellement en cours à Liège sur les personnes bègues. Dans ce cadre-là, l’environnement utilisé est celui d’une salle de classe dans laquelle l’adolescent qui bégaie doit apprendre à contrôler son débit verbal devant ses copains.

ABORDER LE MÉTIER EN DOUCEUR

En outre, que ce soit en faculté de Médecine ou au sein de la faculté de Psychologie, Logopédie et Sciences de l’éducation, la réalité virtuelle est en train d’être peu à peu intégrée aux cours. En médecine, le Pr Alexandre Ghuysen, de l’unité de réanimation – urgence extra-hospitalière au CHU – de Liège, dresse un constat édifiant : « Le nombre d’étudiants en médecine devient chaque année plus important, et il n’est guère possible dans la pratique clinique courante de former tout le monde en présentiel. C’est pourquoi la réalité virtuelle est intéressante pour nous. »

RV-3Cela passe notamment par une plus grande perception de la réalité grâce aux possibilités techniques qui sont ainsi offertes. « Filmer des interventions chirurgicales, filmer certaines procédures et les reproduire en 360 degrés ou en 3D de manière à pouvoir les montrer à un nombre très élevé d’étudiants, cela n’a évidemment rien à voir avec le fait de visionner des diapositives ou même d’assister à l’intervention… en étant tout au fond du bloc opératoire car il faut laisser de la place au personnel soignant. Avec la réalité virtuelle, vous vous installez à 600 dans un amphithéâtre et vous voyez un film pris par une caméra appropriée et selon la perspective des différents chirurgiens présents, ce qui augmente la perception de réalité », argumente le doyen de la facuté de Médecine, Vincent d’Orio. Or, jusqu’ici, un étudiant en médecine se trouvait dans une situation assez unique : celle de passer brutalement de la théorie au terrain, de l’amphithéâtre à la salle d’opération. « C’est comme si vous deviez admettre que votre pilote s’apprête à voler pour la première fois… avec des passagers à bord », observe sans rire Alexandre Ghuysen. La réalité virtuelle pourrait alors pallier ce manque de transition.

Dans cette optique, de la simulation est faite à tous les niveaux. En utilisant et en adaptant certains environnements du Pr Bouchard, il est possible de s’entraîner à des cas de figure incontournables pour le futur praticien de la santé. Par exemple, les étudiants reçoivent une formation à la délivrance de mauvaises nouvelles : la réalité virtuelle leur donne l’occasion non seulement de pouvoir s’observer mais également de se glisser dans la peau de celui qui reçoit la mauvaise nouvelle. L’idée étant de se rendre compte de l’effet produit par les paroles ainsi que par les gestes et l’attitude. La gestion du stress des équipes d’intervention en médecine d’urgence (urgentistes, réanimateurs, anesthésistes, etc.) est une autre illustration de l’utilisation de la réalité virtuelle qui devrait débuter en octobre prochain. Ici, l’inspiration est venue de ce qui se fait au sein de l’armée canadienne où les militaires, dans le but de contrôler leur stress, doivent s’immerger dans un jeu vidéo dont le but est de tuer des zombies. « Là où c’est très intéressant, c’est qu’en même temps qu’ils jouent, ils entendent en permanence leur fréquence cardiaque et leur fréquence respiratoire. On leur apprend des techniques de contrôle du stress basées sur la respiration en leur expliquant que, s’ils se laissent submerger, ils auront un champ visuel rétréci et de moindres performances. Lorsqu’ils sont ensuite plongés dans des environnements réels, on s’aperçoit que ceux qui ont suivi ce type de formation s’avèrent bien meilleurs que les autres car le contrôle du stress est devenu automatisé », note Alexandre Ghuysen.

Sans devoir affronter de zombies, les étudiants se montrent pour le moment tout à fait réceptifs et enthousiastes devant cette nouvelle manière d’aborder la matière, les objectifs pédagogiques étant clairement définis. Autrement dit, il ne sert à rien d’introduire de la réalité virtuelle sans avoir au préalable une vision universitaire de la chose et le désir de rendre service à la communauté. Comme le résume la Pr Anne-Marie Étienne : « C’est un bel outil mais ce n’est qu’un outil. La réalité virtuelle ne soigne pas. »


Ariane Luppens
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