March 2017 /262

Faire pousser les artistes

5, rue Commandant Marchand, le jour du rendez-vous : apparence de calme jusqu’à ce que la porte de la galerie “Nadja Vilenne” s’ouvre. Là, l’effervescence ! Ce matin-là avait lieu un tournage pour le “Creative Playground”, sous la direction de Jean-François Foliez. Les différents – et nombreux – artistes débriefaient dans l’arrière salle de la galerie. Le décor était planté, la trame également : la galerie Nadja Vilenne est un laboratoire d’expérimentations aussi variées qu’innovantes. Et le Bulletin des musées de la ville de Liège reprend même les mots du Petit futé : “Cette galerie internationale plaira aux amateurs de découvertes fortes”*.
Cette galerie, qui accueille divers événements et propose entre quatre et huit expositions par an, a été sélectionnée à la TEFAF de Maastricht, preuve de sa reconnaissance sur le marché de l’art international. Elle est tenue par Nadia Vilenne, licenciée en histoire (1983), dont le parcours est aussi riche qu’inattendu.

IL N’Y A PAS DE HASARD, RIEN QUE DES RENDEZ-VOUS

VilenneNadiaLe premier de ces rendez-vous est celui des cours de latin et de grec : « J’aimais ces leçons pour leur ouverture sur les histoires humaines. » Issue d’une famille de cultivateurs « mais pas cultivés », le monde étroit de l’adolescence s’ouvre devant la découverte de la filière d’histoire accessible à l’Université. Un mémoire plus tard – consacré aux “Accoucheuses des XVIe et XVIIe  siècles” la reliant directement aux métiers de sa mère et de sa grand-mère – et le diplôme en poche, Nadia Vilenne ne se satisfait plus de ce seul axe scientifique. Elle suit les cours de Vandeloise à l’Académie des beaux-arts. « L’art m’a apporté l’autre facette de ce que je cherchais : la recherche du cas unique, le contraire de la répétition des cas faisant science. Le cadre inverse de ce que la société cherche par la raison. » Passer du coq-à-l’âne est le leitmotiv assumé, porteur de sens dans sa “déraison”, et faisant mouche semble-t-il. C’est la “marche de biais”, mouvement du cavalier du jeu d’échecs, métaphore récurrente pour décrire sa démarche artistique. Avancer en diagonale quand le chemin est barré.

Emballée par la découverte du parcours de Denise Renée au Centre Pompidou de Paris, elle propose une exposition rétrospective sur l’abstraction belge des années 50 dans le cadre d’une foire improvisée au Palais des congrès de Liège en 1988 : troisième rendez-vous, troisième hasard heureux.

L’objet d’art, sa valeur, les négociations assorties, l’investissement des artistes et les soucis de conservation, voire de restauration deviennent son tracas quotidien. Pendant neuf ans, Nadia s’investira dans une galerie d’art rue Cathédrale, dont elle a dessiné les plans, la galerie “Cyan” où les artistes exposés – JO Delahaut, Pol Pierart, Walter Leblanc, Aurélie Nemours, Marthe Wéry, Léon Wuidar entre autres – sont liés à l’abstraction belge depuis le début du XXe siècle jusqu’à la période contemporaine. La reconnaissance est au rendez-vous à la foire de Bruxelles.

La guerre du Golfe en 1990 pimente cette success story. Le chiffre d’affaires de la galerie Cyan est divisé par dix. « C’est là que j’ai appris mon métier en résistant à la crise. » Il faut continuer avec très peu de moyens dans une région plutôt sinistrée économiquement. Les collectionneurs ne sont pas légion. Progressivement, la question de l’art en train de se faire s’impose. En 1995, elle rencontre Guy Mees et Walter Swennen : « Je ne comprends pas mais je sens qu’il y a quelque chose d’important qui me tente et qui m’est alors inconnu. » Son rendez-vous avec l’histoire de l’art contemporain s’opère in situ.

QUARTIER NORD

En mai 1997, Nadia Vilenne décide de changer d'espace. Elle a le coup de foudre pour la galerie actuelle, espace industriel de 1906 chargé d’un passé économique triomphant, et achète également la maison attenante ayant appartenu à de grands amateurs d’art depuis ses origines. La galerie touche un public plus spécialisé, plus international; d’autres horizons économiques s’ouvrent par les foires d’art contemporain : Art Brussel’s, la Fiac, Artforum Berlin scandent les années de stands dessinés avec et par les artistes promotionnés. La rencontre du critique Jean-Michel Botquin avec qui elle partage sa vie lui permet de concilier vie de famille avec ce métier d’aventures et de découvertes. Bientôt 20 ans à deux dans cette galère et son équipage d’artistes! 20 ans que la galerie est un laboratoire, un espace générateur où “1+1=3” . « Je cultive ma galerie, il faut faire pousser les artistes. Lorsqu’il y a surgissement de l’oeuvre, je l’emmaillote et la confie à un collectionneur. »

Assistante, accoucheuse, historienne, préparatrice, c’est ce que l’on retient de ces rendez-vous qui ont jalonné la carrière de Nadia Vilenne. Si le surréalisme cher à Breton – et dont le nom de la galerie est inspiré – est un mode de vie, fait de pérégrinations hasardeuses, l’on ne peut qu’être heureux d’avoir eu ce rendez-vous avec elle.

* Le Bulletin des musées de la ville de Liège, hors-série n°43, mai 2016.

 * www.nadjavilenne.com

Aliénor Petit
Photo : J.-M. Botquin
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