Derniere edition feiea.com bandeau    
     
    February 2012 - N°211     Consultez nos archives       Search in the 15th  
 


Mouvement de grève

A l’appel des syndicats, une grève générale – touchant les salariés des secteurs public et privé – a eu lieu le lundi 30 janvier. Contre l’austérité prônée par le gouvernement. Le Pr Jacques Clesse, spécialiste du droit social en faculté de Droit, et Bruno Frère, chercheur qualifié au FNRS attaché à l’Institut des sciences humaines et sociales, donnent leur éclairage.

FrereBrunoLe 15e jour du mois : La grève est-elle bien vue dans l’opinion publique ?

Bruno Frère : De manière générale, on a de plus en plus tendance à stigmatiser la grève comme étant une lutte corporatiste. Les salariés du secteur public notamment, les cheminots, les chauffeurs du TE C, les fonctionnaires sont considérés comme des “conservateurs” qui s’accrochent à leurs droits acquis et qui, une fois encore, vont compliquer notre quotidien. L’ultra-individualisation des parcours de vie n’est pas pour rien dans ce type de jugement. Les statuts professionnels et les contrats se sont extrêmement diversifiés et réticularisés. On travaille à durée déterminée, à temps partiel, non plus avec un seul “métier” mais sur plusieurs “jobs”, etc. On assiste à une sorte d’atomisation de la société, à un délitement des classes sociales (qui, en fait, n’est qu’apparent), lequel explique, pour une part sans doute, l’affaiblissement du syndicalisme et du militantisme politique depuis les années 1980 dans une bonne partie de l’Europe. Cette vision managériale du social renvoie chacun à sa stricte condition existentielle et à son seul parcours individuel.

Pourtant, de plus en plus de nombreux théoriciens, comme Badiou ou Rancière pour ne citer que les plus connus, s’accordent à dire qu’une nouvelle classe sociale de “précaires” a émergé et qu’en son sein un grand nombre de personnes travaillent ! On peut interpréter les mouvements de grèves actuels comme étant une réaction de ce qu’il reste des classes moyennes, lesquelles redoutent précisément ce qui les attend : passer la fine frontière qui les sépare encore de la précarité.

Mais, surtout, il faut rappeler que la grève – comme la manifestation – est une action de mécontentement, l’expression d’un désaccord politique. Aujourd’hui, les gouvernements nous promettent l’austérité comme étant une adaptation nécessaire, inéluctable. Arguant du bon sens, s’impose l’obligation de mieux gérer les deniers publics. Mais ce discours n’est en réalité qu’un mode d’interprétation (parmi d’autres) de la réalité. Il se fait le vecteur d’un nouveau mode de domination, managérial, qui subordonne en quelque sorte le politique à l’économique. Dans cette logique, la politique n’a plus aucun sens ! C’est accepter, comme l’a dit Luc Boltanski, que la démocratie n’ait plus droit de cité puisqu’un seul principe est avancé pour organiser et guider la société : la “nécessité” (de la situation économique) face à laquelle il faut impérativement s’adapter par la rigueur et l’austérité. Or, la grève – la rue face au pouvoir – consacre la prévalence du geste politique et interpelle nos responsables.

Page : 1 2 3 4 Next