La révolution numérique ne serait-elle qu’un mirage ? Pour Geoffrey Geuens, la réponse ne souffre aucune ambiguïté. Dans son nouvel ouvrage, Les vieilles élites de la nouvelle économie (1), ce spécialiste des industries de la communication décortique les structures de pouvoir des grands groupes technologiques européens et américains, ainsi que des entreprises médiatiques belges, françaises et états-uniennes. Son constat est sans appel : contrairement à ce que l’avènement des nouvelles technologies de l’information aurait pu laisser croire, le changement tant annoncé tient, pour l’essentiel, du marketing et de la communication politique.
Que peuvent avoir en commun Rik De Nolf (PDG de Roularta Media Group), Philippe Vlerick (vice-président du VEV) et Thomas Leysen (président du conseil d’administration de Corelio, administrateur d’UCB ou encore d’Etex) ? À première vue, pas grand-chose.
Le premier, surnommé « la papivore flamand », dirige l’entreprise familiale Roularta Media Group depuis plus de 30 ans. Le Vif/L’Express, Knack, Trends, Canal Z, Q-Music…Autant de magazines, chaîne de télévision et station radio –nationales ou flamandes – qui évoluent sous sa houlette.
Le second, dont la fortune est estimée à (environ) 400 millions d’euros, est un nom bien connu de la haute finance et siège (ou a siégé) au sein de multiples entreprises. Président de BIC Carpet (revêtement de sol) et d’UCO Textiles, vice-président de la banque KBC, administrateur d’Alcopa (automobile), d’Etex (matériel de construction)…
Quant au troisième, il est le descendant de la famille Leysen, bien connue dans le milieu des affaires belge, qui a fait irruption dans le monde des médias dans les années 1970 à l’occasion d’une prise de participation dans le quotidien néerlandophone De Standaard. Aujourd’hui, le groupe Corelio (ex-VUM Media) possède aussi les journaux Het Nieuwsblad, L’Avenir, le toutes-boîtes Passe-Partout, la radio Nostalgie… Thomas Leysen, en plus de ses attributions de président du CA, est également à la tête d’Umicore et a été, jusqu’il y a peu, le dirigeant de la Fédération des entreprises de Belgique (FEB).
Bref, de prime abord, point de lien. Quel rapport entre l’univers des médias et un administrateur ayant accumulé sa richesse dans le textile ? Rik De Nolf et Thomas Leysen ne sont-ils pas des concurrents dans le secteur de la presse et du multimédia ?
Il existe pourtant un fil rouge reliant ces trois personnalités. Un fil rouge qui n’a rien de secret ou de confidentiel. Mais un fil rouge qu’il faut pouvoir déterrer, grâce à une analyse méticuleuse des réseaux d’affaires. C’est ce qu’a fait Geoffrey Geuens, chargé de cours au département des Arts et sciences de la communication de l’Université de Liège, avec son nouveau livre, Les vieilles élites de la nouvelle économie.
Un livre où l’on apprend (entre autres) que Rik De Nolf est le cousin de l’ancien ministre CD&V de la Justice (S. De Clerck), mais que son groupe peut également s’assurer de certains relais au sein du parti libéral, via Freddy Neyts, son ex-responsable des relations extérieures et ancien président de Radio Contact. Ce dernier, président de la section « Bruxelles Ville » de l’Open VLD, est l’époux de l’ex-ministre Annemie Uyttebroeck ; une libérale qui, en plus de ses activités politiques, est administratrice chez UCO Textiles. UCO Textiles, cette même entreprise présidée par… Philippe Vlerick ; lui-même administrateur (et l’un des principaux actionnaires) du groupe Corelio, dirigé par Thomas Leysen. La boucle est bouclée.
(1) GEUENS Geoffrey, Les vieilles élites de la nouvelle économie, Paris, Puf, Coll. "La politique éclatée", 2011, 207 pages.