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Le vrai visage de la « nouvelle » économie
24/01/2012

Ces trois noms ne sont que des exemples, épinglés au hasard. L’ouvrage en contient beaucoup d’autres. Des dizaines, voire des centaines. L’objectif de Geoffrey Geuens n’est toutefois pas de s’attarder sur tel ou tel cas précis, mais de mettre à jour une logique globale, « un portrait collectif des dirigeants de cette "révolution numérique" », explique-t-il.

Les guillemets ne sont pas accessoires. Ce spécialiste de la socio-économie des industries de la communication l’affirme tout de go : « La révolution numérique n’a pas eu lieu. » L’enquête de longue haleine qu’il a menée s’emploie à décortiquer les clichés généralement servis par la littérature (pseudo) scientifique à propos de cette prétendue nouvelle économie qui aurait émergé avec l’avènement des TIC (technologies de l’information et de la communication). « La grande majorité des écrits sur le sujet évoquent plusieurs lieux communs, décrit-il. D’abord que le monde serait devenu un village global, dans lequel la nationalité des groupes n’existerait plus. Ensuite le marché serait devenu fou, hors de contrôle, et les entreprises se trouveraient dans une situation de concurrence exacerbée. Enfin, le politique et les Etats se seraient aujourd’hui désengagés de l’économie. » Autant de clichés que Geoffrey Geuens aime résumer sous l’expression « triptyque de la mondialisation » : l’économie serait désormais déterritorialisée, dérégulée et désétatisée.

Les conseils d’administration à la loupe

Or, selon le chercheur, cette « nouvelle économie » n’aurait en réalité jamais cessé d’être stato-centrée, les structures du pouvoir restant éminemment nationales, les acteurs du système conservant des liens étroits avec le politique.

La marche à suivre de l’auteur est systématique. Il analyse les structures de détention des entreprises du secteur et retrace les trajectoires professionnelles des membres des conseils d’administration. Plutôt que d’observer une concurrence effrénée, on constate au contraire une forte imbrication de ces actionnaires, siégeant tantôt simultanément au sein de plusieurs entreprises, ou passant de l’une à l’autre au fil de leur carrière. Mais reliant généralement entre elles des sociétés censées être hermétiques les unes par rapport aux autres.

Le passage au crible des conseils d’administration démontre par ailleurs que ces hauts dirigeants traînent souvent derrière eux un parcours politique, un passage par une administration, des amitiés bien placées… Mais toujours dans une logique bipartisane et mainstream. La proximité avec le monde des médias n’est l’apanage ni de la droite ni de la gauche. Les CA, regroupant des représentants de tous bords, aiment disposer de relais à chaque niveau de pouvoir… « Ils s’adaptent et récupèrent tous les courants de pensée récupérables », résume Geoffrey Geuens.

Les vieilles élites de la nouvelle économie étudie également l’importance des think tanks, cercles privés et autres réseaux mondains, tous ces lieux de socialisation réservés aux élites. Des lieux qui, en plus de divertir les membres de « la haute », participent surtout à la construction de réseaux d’affaires et à cet entremêlement entre instances politiques, médiatiques, entrepreneuriales et intellectuelles.

Le pouvoir familial

Après un premier chapitre essentiellement théorique, l’ouvrage s’intéresse à trois pays : la Belgique, la France et les États-Unis. Trois nations présentant des réalités sensiblement différentes.

La Belgique, d’abord. L’auteur décrit une industrie belge de la communication « consanguine », marquée par un « capitalisme familial archétypique où réseaux d’affaires et relations de parenté s’entremêlent au fil des prises de participation et des logiques de cooptation. »  Tous les groupes (Rossel, Corelio, Roularta, De Persgroep, IPM…) sont passés en revue, via la proximité de leurs dirigeants, la forte appartenance régionale, les participations croisées… Autant d’entreprises largement familiales, généralement marquées par une forte appartenance confessionnelle (l’Évêché de Namur, par exemple, est pendant longtemps resté actionnaire dans Médiabel) et par une proximité avec les instances politiques, libéraux et socio-chrétiens en tête, malgré l’apparente disparition au fil du temps des journaux dits « d’opinion ».

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