Mars 2014/232

Sur les traces de l’homme

La Wallonie riche d’un patrimoine enfoui

OtteMarcelMarcel Otte n’a pas la mémoire courte. Mais impossible pour lui de se souvenir avec précision du nombre de fouilles auxquelles son service et lui ont participé ces dernières années. « Une centaine, peut-être ? », hasarde-t-il. Entre celles se déroulant en Wallonie, en Europe orientale, en Asie centrale, au Maghreb, en Chine… Difficile d’en dresser l’inventaire !

Quel que soit leur nombre, les sites passés au crible par les équipes du service de Préhistoire et d’archéologie de l’Université abondent. Lors de la conférence qu’il donnera le 25 mars prochain, le professeur de Préhistoire (également docteur en histoire de l’art et archéologie) ne manquera pas de matière pour illustrer ses propos. « L’objectif sera de tirer le bilan de ce que nous avons réalisé en Wallonie ces 20 dernières années. Où nous avons travaillé, sur quels thèmes, sur quels sites », annonce-t-il.

De la place Saint-Lambert à la grotte de Sclayn

GrotteScladina5Si l’exposé de Marcel Otte se limitera géographiquement au sud de la Belgique, alors que ses recherches ont pris pour décor les quatre coins du monde ou presque, c’est parce que l’événement s’inscrit dans le cadre d’“Archéo 2014”, année de l’archéologie décidée par la Région wallonne, qui verra se succéder expositions, visites de chantiers, promenades archéologiques, ateliers, projections de films, etc. Au total, 180 activités sont sont d’ores et déjà programmées*.

La conférence du Pr Otte figure donc au programme. Seront évoquées les fouilles de la place Saint-Lambert et les nombreuses découvertes successives auxquelles elles ont donné lieu : « Nous avons trouvé des sujets d’émerveillement : des installations mésolithiques (VIIe millénaire), les traces des premiers sédentaires néolithiques, des occupations celtiques, une vaste construction galloromaine, un hypocauste (système de chauffage), des installations mérovingiennes, les églises carolingiennes, les vastes constructions du siège de la cathédrale de l’époque carolingienne et le siège de l’évêché. Un chantier gigantesque, durant lequel nous étions poussés par notre fibre liégeoise. Notre fouille, tourmentée par les édiles politiques, débuta en 1977 et dura jusqu’en 1984. Tous comptes faits, je remonterai peut-être plus loin que ces 20 dernières années ! », sourit-il.

Il y eut aussi le site de Stavelot et les origines de l’abbaye. La grotte de Sclayn, près d’Andenne, a également tenu une place importante : des centaines d’objets y ont été mis au jour, dont certains datent de plus de 100 000 ans, mais aussi des ossements d’animaux chassés, des pierres taillées ainsi que la mâchoire du fameux “enfant de Sclayn”, un petit Neandertalien d’environ 8 ans qui vivait là-bas il y a quelque 120 000 ans. Ce chantier toujours en cours s’accompagne de celui de Modave, au lieu-dit Trou Al’Wesse, une grotte qui révèle depuis 2003 de nombreuses traces d’occupations humaines.

GrotteScladina4« La Belgique possède une tradition de plus de deux siècles de recherches en Préhistoire. La Wallonie constitue un territoire riche en abris rocheux où les hommes ont vécu. Tous ces sites sont devenus des laboratoires pour nos étudiants, tenus par nos programmes d’enseignement d’y poursuivre leur formation liégeoise », fait remarquer le Pr Marcel Otte. Aujourd’hui, il voyage davantage en Iran, tandis que le service d’archéologie de l’ULg mène différents projets de recherche en Moldavie, au Maroc, en Afrique du Sud, en Chine, en Mongolie, en Ouzbékistan, dont les découvertes seront évoquées lors de la conférence.

Comprendre l’homme du passé

Pour cet infatigable arpenteur du lointain passé préhistorique, le travail universitaire est loin de se limiter à l’étape des fouilles, aussi importantes soient-elles. « Il est bien sûr essentiel de rassembler les données, mais l’archéologie ne se limite pas au terrain. Il s’agit surtout de comprendre l’évolution humaine. Une démarche complexe, car elle dynamise la continuité et éclaire ses mécanismes évolutifs subtils. »

Comment expliquer l’histoire humaine à grande échelle ? D’où vient l’homme et selon quel processus a-t-il évolué ? Autant de questions en toile de fond de la démarche scientifique s’imposant alors aux chercheurs en quête des mouvements démographiques. « Notre considération principale tient à l’émergence de la conscience, elle se traduit par des manifestations techniques, sociales et artistiques qui justifient la conscience de l’homme vis-à-vis de sa place dans l’Univers, affirme le Pr Marcel Otte. Il s’agit d’un système qui donne à une civilisation une justification de sa place dans le monde. Ainsi, les ossements animaux abattus ne servent pas seulement à établir quelles espèces vivaient sur un site, mais aussi quels rapports la société humaine entretenait avec ces animaux, qui fut chargé de les abattre et selon quels processus. Symétriquement, les restes d’objets travaillés expriment la solidarité, les systèmes d’échange. Et les décorations corporelles expriment la détermination d’un clan, d’une hiérarchie et d’une fonction sociale. L’archéologie reconstitue l’évolution de l’homme par sa pensée, pas uniquement individuelle, mais surtout sociale qui tisse les liens entre les membres d’une population. »

GrotteScladina8Étonnamment, les archéologues constatent que l’évolution humaine suit partout dans le monde les mêmes étapes : maîtrise des habitats, conquête du feu, utilisation d’outils, passage à l’agriculture, sédentarisation, constitution de la société, urbanisation, hiérarchisation sociale, écriture, religion, philosophie. Pourquoi une telle évolution analogue dans l’humanité ?

La question reste ouverte et la réponse y sera peut-être un jour apportée mais ne sera jamais définitive. Cet aspect de la discipline stimule particulièrement le Pr Marcel Otte. « Notre rôle à l’Université est de donner un sens profond à tout phénomène et cela nous distingue d’autres institutions vouées à récolte de données. Il ne s’y limite pas : nous ne pouvons pas attendre des “découvertes” pour le comprendre. Notre mission consiste à donner un sens historique, toutefois éphémère, au passé. Car cette attitude permet de stimuler de nouvelles recherches, de les remettre en cause et d’en chercher de meilleures. Voilà le travail du véritable archéologue scientifique. »

* Voir le site http://archeo2014.be/

Dernières publications :
Marcel Otte (dir.), Néantertal/Cro-Magnon. La rencontre, éd. Errance, Paris, 2014
Marcel Otte a aussi participé activement à l’Encyclopedia of Global Archaeology, (12 vol. 1083 pages) publiée à New York en janvier 2014.

La Préhistoire à l’ULg, deux siècles depuis Philippe-Charles Schmerling

Conférence du Pr Marcel Otte

Le mardi 25 mars à 19h, à la salle académique, place du 20-Août 7, 4000 Liège.

Contacts : tél. 04.366.58.07, courriel mary.etienne@ulg.ac.be

 

Mélanie Geelkens
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