Avril 2015/243

Qu’est-ce que l’homme ?

Quand la préhistoire rencontre la biologie

“Mieux connaître l’homme nous place devant la responsabilité d’élaborer désormais notre propre destin, mais cette intelligence de nous-mêmes impose surtout l’aveuglante évidence de notre fraternité universelle, donc de l’absolue nécessité de la bienveillance entre chacune des populations humaines...”

DNA-CongresLes 12 et 13 mai prochains, un congrès réunissant quelques grandes pointures de la Préhistoire se déroulera à l’Académie des sciences à Paris. Et c’est un Liégeois, le Pr Marcel Otte, qui est à l’origine de ce rassemblement. Son but : rapprocher les sciences humaines et biologiques pour mieux comprendre l’homme d’hier et d’aujourd’hui.
Des continents, des conditions climatiques, des environnements différents, et pourtant une seule et même évolution. L’homme aurait pu se développer de bien des manières. Son histoire aux quatre coins du monde montre toutefois qu’il a suivi les mêmes étapes. La cognition, le feu, l’habitat, les outils, l’agriculture, la religion, l’art… Pourquoi a-t-il traversé inconsciemment ces mêmes phases ?
Cela fait longtemps que la question taraude Marcel Otte, préhistorien et professeur émérite à l’université de Liège. Elle turlupine également désormais son confrère, Pierre Noiret, chargé de cours en Préhistoire au sein du département de sciences historiques. « La plupart de nos collègues s’arrêtent à l’étape descriptive. Oui, les hommes préhistoriques taillaient le silex partout de la même façon. Mais pourquoi ? Cet aspect-là ne les tracasse étonnamment pas. Du coup, leur compréhension de la Préhistoire est partielle. »
Cet aspect-là est au contraire au centre des recherches des deux Liégeois. Qui estiment que pour comprendre cette évolution similaire, la science humaine doit sortir de son pré carré et s’intéresser aux sciences “dures”, comme l’anatomie, la neurologie, la génétique… Et vice versa. Or – ce n’est pas un scoop – ces deux pans de la science s’entrecroisent rarement. Les chercheurs ont rarement le temps ou l’envie de s’intéresser à des disciplines a priori fort éloignées de la leur. Le colloque de l’Académie des sciences à Paris, intitulé “L’évolution humaine : des gènes à la culture”, a précisément pour but de provoquer un rapprochement.

Du beau monde

Durant ces deux journées, les spécialistes “des deux bords” prendront successivement la parole lors de quatre sessions dédiées à la neurologie, au processus cognitif, à l’évolution anatomique et à l’intégration à l’environnement. Sont prévus sur la liste des orateurs : Yves Coppens (paléontologue, Collège de France), Jean-Pierre Changeux (biologiste, Collège de France), Michel Brunet (université de Poitiers, à l’origine de la découverte du crâne fossile Toumaï), Donald Johanson (Institute of Human Origins, l’archéologue américain qui a découvert Lucy avec Yves Coppens), Janusz Kozlowski (Institute of Archeology de Cracovie). Excusez du peu. Marcel Otte et Pierre Noiret interviendront également : le premier pour aborder l’art et la pensée dans l’évolution humaine, ainsi que pour introduire et clôturer ces deux jours de discussions ; le second pour parler de religiosité.

Le passé pour prédire l’avenir

Si l’ULg a pu être la cheville ouvrière d’un tel événement, c’est grâce à sa présence au sein du comité d’édition de la revue de l’Académie des sciences consacrée à la Préhistoire. « C’est aussi le signe que le département de Préhistoire de l’Université est respecté à l’étranger. Il faut être un peu chauvin !, sourit Marcel Otte. À ma connaissance, jamais un congrès réalisant ce trait d’union n’avait été organisé. Alors que, finalement, nous nous posons tous la même question : qu’est-ce que l’homme ? Qu’est-ce que l’humanité ? Si l’on comprend mieux ce que l’on a été, on appréhendera mieux ce que nous sommes. Toutes les disciplines auraient à gagner à mieux connaître la Préhistoire. »

Chauvet-FelinsPour le professeur, l’enjeu du mariage entre sciences humaines et naturelles ne se limite pas au passé ni au présent, mais concerne aussi l’avenir : « Si l’on observe les mécanismes qui ont construit l’humanité, on voit non seulement ce que nous sommes, mais aussi ce que nous pouvons être. » Comprendre les mécanismes universels qui se répètent depuis toujours, c’est aussi utile « pour prédire et régler les problèmes ». Car, pour Marcel Otte, la conscience n’est pas aléatoire : « L’homme s’est toujours raccroché à un système référentiel. Tous les excès, tous les débordements peuvent être expliqués à la fois par l’audace d’un mode de pensée nouvelle et par la règle qui reste la sécurité. » Mais il ne faut pas négliger les sciences naturelles, ajoute-t-il, « pour arriver à une théorie plus forte ». L’étude du comportement serait ainsi liée selon lui à la neurologie. Le rapport entre activités neuronale et spirituelle serait bien étroit.

Photo : Grotte Chauvet, Félins - © Jean-Clottès

Pierre Noiret envisage également un lien entre religiosité et anatomie. « L’homme n’a pas eu la même interprétation religieuse à toutes les époques. Les croyances, les pratiques se sont ajoutées les unes aux autres au fil du temps. Les choses s’accumulent, s’agrègent pour ressembler finalement à une société. Mais il se passe aussi quelque chose au niveau du corps lui-même. Par exemple, concernant la manipulation des os, qui était très courante puis qui a disparu, pour laisser la place à l’inhumation. Il y a sans doute un rapport avec les aptitudes et l’anatomie qui évoluent. »
De même, pour les deux chercheurs liégeois, les réalisations culturelles majeures de l’homme (le feu, les outils, l’habitat, l’art, etc.) n’auraient pas pu se produire si le corps ne s’était pas progressivement modifié.

La mode de la paléogénétique

Si le point de vue des préhistoriens liégeois n’est pas partagé par tous, les sciences humaines et les sciences dures commenceraient néanmoins petit à petit à se découvrir mutuellement. La présence d’une personnalité comme Jean-Pierre Changeux lors du prochain congrès en est sous doute un signe : ce neurobiologiste français avait beaucoup fait parler de ses théories concernant les liens entre l’esprit et le cerveau. Par ailleurs, certains neurobiologistes réalisent désormais des moulages internes sur des fossiles anciens, afin de déterminer à quoi ressemblaient les cerveaux des premiers hommes et comment ils ont évolué. Tout comme des biologistes moléculaires se lancent dans la paléogénétique, soit l’analyse de séquences ADN sur des squelettes, des fossiles, des corps momifiés…
C’est là une discipline récente, qui fait de plus en plus parler d’elle, mais qui laisse Marcle Otte quelque peu sceptique. Les traces seraient, à ses yeux, beaucoup trop faibles pour pouvoir livrer des résultats fiables. Qu’à cela ne tienne : des contradictions, des questionnements, des défis, de l’émulation seront au rendez-vous. C’est bien cela que le professeur liégeois espère retirer de ce congrès. Vu la thématique et les intervenants au programme, ça ne devrait pas manquer.

L’évolution humaine : des gènes à la culture

Congrès de l’Académie des sciences, les mardi 12 et mercredi 13 mai, à la fondation Simone et Cino del Duca, rue Alfred de Vigny 10, 75009 Paris.

Contacts : courriel sandrine.chermet@academie-sciences.fr, site www.academie-sciences.fr

 

Mélanie Geelkens
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