Juin 2009/185

Un cœur de terre

Le vestige provoque une émotion, un sentiment d’appartenance qu’aucun récit ne peut éveiller

 

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Marcel Otte

 

Les poussières charrient parfois de l’esprit. Comme l’homme fut fait de glaise et y retournera, les sociétés engendrent des cendres où leur histoire se sédimente. Venez sur un chantier archéologique : rien n’est si émouvant que l’attention du badaud, extrait tout à coup de sa rêverie, sollicitant par tous ses regards la matérialité subitement prise par son propre passé, tenu jusque-là dans une pieuse abstraction. L’archéologie urbaine possède cette fascination qui atteint aussitôt un citoyen jusqu’au plus profond de l’âme. On touche, on sent, on s’associe puis on s’identifie au mystère de l’histoire, ainsi directement vécue davantage que pensée. Le vestige provoque une émotion, un sentiment d’appartenance qu’aucun récit ne peut éveiller. L’intérêt intrigué des passants, accoudés à la rambarde d’un sondage urbain et soudain figés, m’a souvent fait voir, dans la métamorphose de leurs regards, la sacralité d’un lieu où on a vécu et dont l’essence même affermissait mon respect pour des valeurs plus proches de la morale que de la science. Respecter un passé enfoui revient à rendre hommage aux habitants qui y vivent, véritables propriétaires des tréfonds de la terre comme ils le sont des tréfonds de leur propre sensibilité. 

 

Bien souvent, le mythe de la connaissance se glisse entre l’émotion et le vestige : il a servi de prétexte aux pires saccages par la férocité libérée et cautionnée par les plus nobles idéaux, tels le ravage des frises du Parthénon, “rapatriées” en métropole, ou le pillage de la maison aux manuscrits à Pompéi. Indiscutablement, la passion elle-même pour l’archéologie fut aux origines de ces excès d’un autre âge. Mais, telle une murène tapie, elle reste prête à resurgir, sous les pires aspects et pour les meilleures causes : l’image des rois défigurée altère leur puissance réelle, les bouddhas de Bamiyan sont pulvérisés au nom de Dieu, et notre cathédrale fut saccagée pour garantir nos libertés… C’est pourquoi aussi les tyrans de toutes les époques rasaient les villes avant de les abandonner. Le même sentiment lié à la sacralité du lieu vécu s’inversait afin d’en détruire l’existence même et les traces qu’elle avait laissées. Souvent aussi, devant la lame du bulldozer, j’ai cru voir ces valeurs inversées, non pas de façon chaotique, mais précisément orientées vers la destruction de la trace, comme on arracherait du cerveau son aptitude à la mémoire, systématiquement, intentionnellement, méthodiquement : la murène a jailli de nouveau. 

 

Les “rénovations” en milieu urbain n’ont rien à voir avec les constructions des tours de Dallas, bâties en plein désert où se fonde un avenir en guise de destin, à défaut d’un passé qui aurait donné un sens à l’existence. Je place la fonction universitaire, comprise dans son plein sens, à cette hauteur-là : celle de la connaissance, assortie d’un immense respect pour les personnes et l’ensemble de leurs valeurs. La sérénité absolue dans laquelle est spontanément installée une opération chirurgicale n’a pas à être justifiée ; il devrait en aller de même dès que l’on souhaite toucher au cerveau d’une cité, particulièrement celle où se trouve une université où s’élaborent les méthodes appropriées à la chirurgie des cœurs de terre. Dans un rêve fou, on pourrait voir les priorités culturelles restituées, comme elles le sont à chacune de nos portes : l’allemande bien entendu, la hollandaise où il faut aller pour retrouver la Liège d’autrefois, la française où on a bien compris l’utilisation de la fierté, et, surtout, l’anglaise où nos débats continentaux sur ce sujet sont tout simplement inconcevables. 

 

Mon grand-père m’avait appris à “toucher” les murs de Notger, accessibles occasionnellement dans mon enfance, sous la “trappe” de la place Saint-Lambert : comme tous les artisans, il connaissait par les mains et sans avoir appris. Plus tard, au cours des fouilles, nous avons pu retracer les plans généraux des multiples bâtiments imbriqués les uns dans les autres sur la grand-place de Liège, alors menacée de “destruction immédiate”. Des injonctions précises lancées par des personnages très sûrs de leur puissance bourdonnent encore dans mon souvenir. Il a fallu le courage moral, qui devrait être banal chez les universitaires, pour enclencher une réaction conservatoire. Nous ne fûmes pas les seuls, loin de là, et chacun retrouvera une partie de son propre profil dans cet idéal-là qu’on ne trouve d’ailleurs pas sur terre dans son intégralité. 

 

Plus que jamais, l’attention de toute autorité doit rester aujourd’hui en éveil car, au-delà des puissantes fondations de la cathédrale, vers la place du Marché, la chair historique est à vif : aucune construction n’y fut jamais implantée, l’histoire s’y est constituée en strates continues, le milieu est humide et favorable à la conservation organique, tel que nos sondages l’avaient montré. Des piles de bois équarris bordent un bras d’eau utilisé au VIIe siècle, des sarcophages de bois y remontent aux Carolingiens : nous les avons laissés. Pas de doute, l’emplacement est fragile et chargé d’informations précieuses. Les traces d’activités les plus anciennes furent protégées au sein du cloître oriental et sous la place du pilori. Si on les écoute, si on les laisse chanter, elles témoigneront, elles raconteront par le menu la belle histoire qui est la nôtre. Peut-être même, si on les prend par la douceur, si on les met en confiance, les traces archéologiques du Tivoli nous souffleront-elles leur désir d’être laissées en paix, afin qu’elles poursuivent notre propre histoire. 

 

Marcel Otte 
Professeur de préhistoire

 
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